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15 avril 2017 6 15 /04 /avril /2017 12:16

Toutes ces colères n'avaient pas le même ton : les grèves ouvrières étaient rouges, les manifestations paysannes ou commerçantes applaudissaient plutôt à droite. Car il y avait déjà deux façons de dire les choses, deux voix, deux tons, deux camps. Tout le monde était mécontent, mais pas de la même manière, pas contre les mêmes. Il y avait les rouges et les bleus. Certes, ils ne se rangeaient pas sous deux uniformes, unis sous deux commandements, tels les deux camps arbitraires baptisés bleus et rouges pendant les grandes manœuvres. On se déchirait chez les rouges, entre communistes et socialistes. On ne s'aimait guère chez les bleus. Toutefois, entre les deux, le fossé était assez profond et, de part et d'autre, il y avait assez de buts et de mots communs pour que deux passants puissent, en s'abordant, comprendre à leurs premières phrases si la discussion était possible.
Les uns s'adressaient au peuple, les autres à la France, il s'agissait pourtant du peuple de France: dans leurs bouches les deux mots s'opposaient. Tous promettaient la paix et le bonheur mais les uns parlaient de justice et d'égalité, les autres d'ordre et de discipline.
Tous disaient : regardez donc ce qui se passe à l'étranger. Tous se tournaient d'abord vers la Russie : les uns montraient un paradis, les autres l'enfer.
Les premiers appelaient le peuple à défendre la République et la Liberté, ils sonnaient l'alarme au fascisme. Les seconds répondaient que l'Allemagne avait été le pays le plus touché par la guerre et la crise, que sa production était descendue au niveau de 1897, que ses chômeurs étaient légion jusqu'à l'arrivée d'Hitler qui avait, en un an, remis de l'ordre et relevé l'économie ; depuis on n'entendait plus la voisine crier sa détresse. Ils ajoutaient que Mussolini dirigeait depuis douze années son pays, sans crises gouvernementales, sans scandales, que l'Italie n'était pas morte du fascisme, au contraire.
Tout le mal venait, disaient les uns, du système capitaliste et des deux cents familles ; pour les autres, il venait de la démocratie et des parlementaires.
Les uns et les autres criaient : « À bas les voleurs ! » avec la même sincérité, car les uns se sentaient volés par leurs patrons, tandis que les autres se sentaient volés par leurs élus.
Le premier cri des foules qui se lèvent, c'est toujours « Au voleur ! »

« La crise mondiale dure depuis huit ans. Ils diront ce qu'ils voudront, ça ne s'arrange pas, au contraire, plus ça va, plus ça va mal. Et le chômage?
Trop de tout ! trop de bétail ! trop de lait ! trop de pain ! Le gouvernement offre des primes aux paysans pour qu'ils dénaturent leur froment et qu'ils le donnent à manger aux cochons! On jette le lait par hectolitres, mais les gosses de chômeurs, eux ...
Près de 500 000 chômeurs, des millions de Français dans la gêne ou la misère, tandis que les 200 familles se gorgent des fruits de notre travail...
... On entend dire que le fascisme nous sauverait, on voit ce que ça donne en Allemagne, en Italie, au Japon… »


Jean-Pierre Chabrol, dans La Gueuse
Il y relate les événements du… 6 février 1934…

 

— Alors, comme ça, à ce qu'il paraît, dimanche, il va se passer quelque chose, hein ?
— Vous voulez que je vous le dise, moi, ce qui va se passer, dimanche?
— Dimanche, on vote.
— C'est pas rien, ça, de voter! reprend-il d'une voix lugubre. Nos aïeux se sont battus pour ! Ils sont morts, assassinés par les rois! ils sont tombés là ! leur beau sang a coulé sur la place...
Une minute de silence, ou presque: Clerguemort fixe ses cadavres héroïques, un point dans le vide au-dessus des têtes, puis sursaute car l'orateur braille ex abrupto :
— Et y aurait des enfants de salauds pour pas aller voter? Noum dé diou !

Jean-Pierre Chabrol, dans L’Embellie
Il y relate les élections des 26 avril et 3 mai 1936

 

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Published by CR - dans actualité
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