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15 février 2014 6 15 /02 /février /2014 19:13

La vie est un équilibre. On tend à l'oublier alors qu'on vit, insouciant, chaque jour après l'autre. On mange, on boit, on dort et on croit qu'on se réveillera toujours le lendemain, qu'on sortira toujours revigoré d'un bon repas et de quelques heures de repos. Les plaies ne peuvent que guérir, la douleur s'estomper avec le temps, et, même quand les blessures cicatrisent moins vite, quand la douleur s'atténue le jour pour revenir dans toute son intensité la nuit, quand le sommeil n'est plus réparateur, on croit encore que, le lendemain, tout aura repris son équilibre et qu'on pourra continuer à vivre comme d'habitude. Mais, à un certain moment, le délicat équilibre s'est rompu, et, on peut bien faire tous les efforts du monde, on entame la lente chute, la transformation de l'organisme qui s'entretient seul en celui qui lutte bec et ongles pour demeurer ce qu'il était naguère.

 

 

(Extrait de La Citadelle des ombres – La secte maudite, de Robin Hobb)

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22 septembre 2009 2 22 /09 /septembre /2009 22:55
En l’an scolaire 1970/1971, j’étais en 1ère, on encourageait les élèves à dire un poème de leur choix.
Le dire, le déclamer, le vivre.

Encore un que je connais toujours par cœur.

Recherchant nonobstant le texte sur internet, pour voir si ma mémoire était fidèle, j’ai lu des versions écourtées ( !), et d’autres avec comme dernière phrase « Il avait juste eu le temps de vivre. »
Merde alors ! Et le rythme des vers, ça ne les a pas choqués, ces gougnafiers, de coller un pied de plus au dernier vers, pour un mot totalement inutile de surcroît, qui prouve que l’auteur de ce méfait n’a rien compris au texte.

Quand je l’avais déclamé, toute la classe retenait son souffle. Mon ton, sur les vers ici en vert, était enjoué, rempli de bonheur (mais que viendrait faire ce « juste » ici, grands Dieux ?). Sur les vers en noir, le ton était neutre, les mots hachés, sauf pour les « Pourvu qu'ils me laissent le temps », un ton inquiet ou interrogatif. Le prof m’avait mis 20/20.

Le Temps de vivre


Il a dévalé la colline
Ses pas faisaient rouler des pierres

Là-haut entre les quatre murs
La sirène chantait sans joie


Il respirait l'odeur des arbres
Il respirait de tout son corps
La lumière l'accompagnait
Et lui faisait danser son ombre


Pourvu qu'ils me laissent le temps
Il sautait à travers les herbes
Il a cueilli deux feuilles jaunes
Gorgées de sève et de soleil


Les canons d'acier bleu crachaient
De courtes flammes de feu sec
Pourvu qu'ils me laissent le temps

Il est arrivé près de l'eau

Il a plongé son visage
Il riait de joie. Il a bu

Pourvu qu'ils me laissent le temps
Il s'est relevé pour sauter

Pourvu qu'ils me laissent le temps
Une abeille de cuivre chaud
L'a foudroyé sur l'autre rive
Le sang et l'eau se sont mêlés


Il avait eu le temps de voir
Le temps de boire à ce ruisseau
Le temps de porter à sa bouche
Deux feuilles gorgées de soleil

Le temps de rire aux assassins
Le temps d'atteindre l'autre rive
Le temps de courir vers la femme
Il avait eu le temps de vivre


Boris Vian
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8 septembre 2009 2 08 /09 /septembre /2009 22:15
Ce poème, je l’ai appris et récité avec beaucoup de ferveur quand j’étais en 4e. Il est ressorti intact de ma mémoire, 42 ans plus tard (je sais, ça ne nous rajeunit pas !)
J’ai mis en bleu la portion qui nous avait été donnée par le prof.
Nous n’étions pas obligés d’apprendre les villages, mais moi, ça m’avait plu, non pas pour l’exploit, mais pour le plaisir de ces jolis mots en bouche.

Prairie adieu mon espérance
Adieu belle herbe adieu les blés
Et les raisins que j'ai foulés
Adieu mes eaux vives ma France

Adieu le ciel et la maison
Tuile saignante ardoise grise
Je vous laisse oiseaux les cerises
Les filles l'ombre et l'horizon

J'emmène avec moi pour bagage
Cent villages sans lien sinon
L'ancienne antienne de leurs noms
L'odorante fleur du langage

Une romance à ma façon
Amour de mon pays mémoire
Un collier sans fin ni fermoir
Le miracle d'une chanson

Un peu de terre brune et blonde
Sur le trou noir de mon chagrin
J'emmène avec moi le refrain
De cent noms dits par tout le monde

Adieu Forléans Marimbault
Vollore-Ville Volmerange
Avize Avoine Vallerange
Ainval-Septoutre Mongibaud

Fains-la-Folie Aumur Abdance
Guillaume-Peyrouse Escarmin
Dancevoir Parmilieu Parmain
Linthes-Pleurs Caresse Abondance

Adieu La Faloise Janzé
Adieu Saint-Désert Jeandelize
Gerbépal Braize Juvelise
Fontaine-au-Pire et Gévezé

Que je respire - Et je respire
Ces étoiles dans ma gorge y
Font une lueur de magie
Trompent l'exil mon faux empire

Il faut reprendre ô saoulerie
Ce déroulement implacable
Et boire et boire les vocables
Où flambe et tremble la patrie

Aigrefeuille-d'Aunis Feuilleuse
Magnat-l'Étrange Florentin
Tilleul-Dame-Agnès Dammartin
Vers-Saint-Denis Auvers Joyeuse

Cramaille Crémarest Crévoux
Crêches-sur-Saône Aure Les Mars
Croismare André Vourles Vémars
Amarens Seuil Le Rendez-Vous

L'Ame Sommaisne Flammerans
Sore Sormonne Sormery
Sommeilles La Maladrerie
Bussy-le-Repos Sommerance

Mon pays souffre mille maux
S'en souvenir monte à la tête
Ah démons démons que vous êtes
Versez-moi des mots et des mots

Il reste aux mots comme aux fougères
Qui tantôt encore brûlaient
Cette beauté de feu follet
Leurs architectures légères

Angoisse Adam-les-Passavant
Bors l'Aventure Avril-sur-Loire
La Balme-d'Épy Tréméloir
Passefontaine Treize-Vents

Adieu le lieudit l'Ile-d'Elle
Adieu Lillebonne Écublé
Ouvrez tout grands vos noms ailés
Envolez-vous mes hirondelles

Et retournez et retournez
Albine Alise-Sainte-Reine
Les Sources-la-Marine Airaines
Jeux-les-Bards Gigors Guéméné

Vers Pré-en-Paille ou Trinquetaille
Vers Venouze ou vers Venizy
Lizières Lizine Lizy
Taillebourg Arques-la-Bataille

Albans-Dessus Albans-Dessous
Planez lourds aiglons des paroles
Valsemé Grand-Cœur Grandeyrolles
Jetés au ciel comme des sous

Adieu Caer et Biscarosse
Poignards que vous avez d'éclat
O Saint-Geniès-de-Comolas
Adieu Néronde Orny Garosse

Pas un qui demeure sur cent
Villages aux noms de couleur
Villages volés mes douleurs
Le temps a fui comme du sang

Musiques s'il n'est pas trop tard
Parfumez le vent parfumé
Sanglotez les cent noms aimés
Que j'écoute au loin vos guitares

Louis ARAGON
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